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TROP DE SOLEIL TUE L'AMOUR ET EN ATTENDANT LE VOTE DES BETES SAUVAGES: DEUX EXTREMES, UN BILAN DES TRANSITIONS DEMOCRATIQUES EN AFRIQUE
Au bout de la patience, il y a le ciel. La nuit dure longtemps, mais le jour
finit par arriver. "Ce nest pas parce que lon a rendu lâme quon
est vraiment mort. On entame au contraire un long périple au cours duquel
on traverse une forêt ténébreuse, pour émerger dans une clairière ensoleillée.
Résumé: Analysant le pouvoir et ses modes dexercice dans deux romans de Beti et de Kourouma, la présente communication révèle un champ politique atomisé et dont les particules évoluent en champ libre. Cette transfiguration consacre la rupture entre les deux romans et les autres écrits des mêmes auteurs en même temps quelle scelle un rapprochement inattendu entre deux écrivains qui nont jamais eu la réputation dêtre proches. Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages apparaissent dès lors comme un tournant dans la fiction africaine où, depuis la fin du XXe siècle, nombre décrivains ont entrepris de réviser la perception du champ politique à la lumière de la nouvelle donne géopolitique induite par la chute du mur de Berlin. Abstract: This article examines the exercise of power in two novels by Beti and Kourouma highlighting a highly fragmented political landscape whose tiny components act independently. This transfiguration marks a break between both novels and other works by the same authors, thus establishing an unexpected similarity between two writers who have never been considered as ideologically close. By reviewing the African political scene in the light of the new geo-strategic order ushered in by the collapse of the Berlin Wall, these novels are a turning point in African fiction writing. La critique africaniste présente volontiers Mongo Beti et Ahmadou Kourouma comme deux irréductibles adversaires idéologiques. En fait, tandis que le dernier fait partie de ceux quon nomme modérés, le premier est, depuis toujours, taxé de paranoïaque et dincorrigible révolutionnaire. Ceci explique au moins en partie que les instances impériales de légitimation déroulent quasiment le tapis rouge à chaque sortie du sage. En une vingtaine dannées décriture qui se décline pour le moment en six romans et une pièce de théâtre, Ahmadou Kourouma aura engrangé une dizaine de prix littéraires dont le prestigieux Renaudot 2001 avec Allah nest pas obligé (Seuil, 2000). Par contre, en plus dun demi-siècle de dissidence, une douzaine de romans, 3 essais, un Dictionnaire de la négritude (LHarmattan, 1999), une revue littéraire et culturelle, Peuples noirs Peuples Africains, et plus dun millier darticles de revues et de journaux, lauteur de La France contre lAfrique. Retour au Cameroun (La Découverte, 1993) na généralement eu droit quaux foudres de lestablishment tant dans son pays dorigine, le Cameroun, que dans son pays dadoption, la France. [1] Les titres aussi bien que la structure de Trop de soleil tue lamour et de En attendant le vote des bêtes sauvages semblent opposer davantage ces deux écrivains francophones des plus lus dAfrique. [2] Lintitulé du troisième roman dAmadou Kourouma qui fait demblée allusion à la politique et à la fable avec le vote des bêtes sauvages, inscrit la problématique du pouvoir au cur même du roman, tandis que, lavant-dernier roman du Camerounais décédé récemment, rappelle plus la littérature de gare que nimporte quel autre genre, en affichant soleil et amour dans son titre. La technique de lénonciation de Trop de soleil tue lamour en fait par ailleurs un roman policier tandis que En attendant le vote des bêtes sauvages se révèle comme un donsomana, une parole, un genre littéraire dont le but est de célébrer les gestes des héros chasseurs et de toutes sortes de héros (Vote, 31). Comme le définit son créateur. Cependant, une lecture croisée révèle que les deux textes constituent un bilan assez critique des transitions démocratiques en cours sur le continent noir depuis la fin des années 80. La présente communication analyse comment, en dépit de divergences notables, Mongo Beti et Ahmadou Kourouma construisent une nouvelle communauté de destin à la notion même de pouvoir et de ses modes dexercice dans la fiction romanesque africaine, à travers Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages. Un aperçu de lécriture littéraire africaine des dix dernières années révèle que les bouleversements survenus dans le monde à la fin des années 80 sont de plus en plus présents dans la société politique de la fiction. Le statut du chef dEtat ou de parti politique, le fonctionnement des auxiliaires naturels du pouvoir que sont les partis politiques, larmée et la police sont plus que jamais sujets dune nouvelle analyse, au même titre que la nouvelle donne politique et géostratégique induite par la chute du mur de Berlin et lintervention du FMI et de la Banque Mondiale. Pourtant, du point de vue de la gestion du nouvel ordre politique, Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages semblent sinscrire dans la mouvance traditionnelle du roman africain. En effet, tout comme Le Zéhéros nest pas nimporte qui (Présence Africaine, 1986) de Williams Sassine, Le Pleurez-rire dHenri Lopes (Présence Africaine, 1982) ou LAnté-peuple (Seuil, 1983) de Sony Labou Tansi, les deux romans de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma donnent à voir un personnel politique agrégé autour dun chef qui se veut charismatique et tout-puissant comme Baba Toura de Perpétue et lhabitude du malheur (Buchet-Chastel, 1974) de Mongo Beti, Messi Koï de Le Cercle des tropiques (Présence Africaine, 1972) dAlioum Fantouré ou Sékou du Zéhéros nest pas nimporte qui. Mieux, les membres du parti vouent ici comme là-bas, un culte indéfectible au chef à qui ils doivent tout. De plus, du point de vue de la vision que les deux romans ont de lAfrique et des Africains, Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages sont aussi désespérants et désenchantés que les autres textes des Mongo Beti et Ahmadou Kourouma et ceux dautres écrivains africains des années 70 à nos jours. [3] Le Pleurer-rire, LAnté-peuple, Sous le pouvoir des Blakoros I Traites (NEA, 1980) dAmadou Koné, Sahel ! Sanglante sécheresse (Présence Africaine, 1981) de Mandé Alpha Diarra, aussi bien que Les Soleils des indépendances (Seuil, 1976), Monnè outrages et défis (Seuil, 1990) dAhmadou Kourouma ou alors Perpétue et lhabitude du malheur (Buchet-Chastel, 1974), Remember Ruben (UGE, 1974) de Mongo Beti, peignent indifféremment des dictateurs sanguinaires qui, aux lendemains des indépendances des Etats africains, ont accaparé le pouvoir, transformé leur pays en goulags et leurs concitoyens en bagnards sans recours. Quant à la notion de biens publics/biens privés, elle connaît, ici comme ailleurs, la même confusion. Koyaga le protagoniste dAhmadou Kourouma et le dictateur-président de Mongo Beti vident aussi vite les caisses de lEtat en compagnie de leurs familles et clans, pour organiser des agapes et autres gaspillages que Bwakamabé Na Sakkadé de Le Pleurez-rire, Sékou de Le Zéhéros nest pas nimporte qui, Djigui de Monnè, outrages et défis ou alors Baba Toura de Perpétue et lhabitude du malheur. Cependant, à lanalyse, Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages sémancipent assez nettement aussi bien des écrits précédents de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma que des autres textes africains de la période de référence. La dissidence politique était jadis le fait des opposants vivant dans la clandestinité à lintérieur meme du pays comme dans Perpétue et lhabitude du malheur et Remember Ruben ou alors celui des exilés des bords de la Seine ou dailleurs, comme dans le Zéhéros nest pas nimporte qui. Ici, la contestation sorganise à visage découvert à lintérieur même du pays, au grand désarroi des tenants du pouvoir et surtout de lex-parti unique qui, du coup, se trouve menacé deffondrement. La divergence davec les régimes opérant en situation de monopole politique davant les années 90 est plus marquée encore. On se souvient que dans des textes comme Indésirables (LHarmattan, 1990) de Roger Kaboré Bila ou Affamez-les, ils vous adoreront (LHarmattan, 1992) dAntoine N. Ruti, elle est le fait détudiants et de scolaires égarés." Déjà, le titre assez étonnant et un tantinet provocateur donne le ton ironique ou plutôt sarcastique à En attendant le vote des bêtes sauvages comme le dit Ahmadou Kourouma lui-même. En annonçant une comédie historique et politique, il induit demblée une concurrence politique au moins implicite, mais non moins menaçante pour la survie même du régime. Cest dailleurs ce qui semble justifier la promesse du griot-conteur à Koyaga: Si daventure les hommes refusent de voter pour vous, les animaux sortiront de la brousse, se muniront de bulletins et vous plébisciteront (Vote, 358). En attendant, la vérité du moment, du point de vue même de la formulation de lintitulé du roman, indique que le pouvoir nest plus tout à fait ce que le potentat au totem Chacal du désert (Vote, 241) aurait souhaité. La perte effective de ce pouvoir est dailleurs à lorigine même de ce que le sora (griot de chasseurs) appelle lui-même le récit purificatoire (Vote, 10), cest - à-dire tout le récit. A première vue, le personnage de Mongo Beti ne semble pas, quant à lui, en situation de perdre son pouvoir. Toutefois, si la dépossession redoutée est attestée chez Kourouma, la question que lon doit bien se poser à propos du héros de Trop de soleil tue lamour, est celle de savoir si le Président a jamais effectivement détenu ledit pouvoir. Ou alors : est-il seulement conscient de ce quil ne lexerce pas du tout ? Lédition de poche du roman de Mongo Beti (Julliard/Pocket, 2001) semble dailleurs faire plus quallusion à un personnage plutôt jouisseur. La une de couverture représente un portrait de Nègre aux yeux protégés par des lunettes de soleil et, en arrière plan, un policier et des femmes de la même race, sur fonds de cocotiers qui suggèrent une plage de mer chaude dont raffolent les touristes. Pour couronner le tout, le tableau porte sous la forme dune légende cet extrait plus que suggestif du roman: Comme souvent, entre lhomme et la femme, la matinée avait été un moment de complicité délicieuse, ponctuée deffleurements Dès lors, le Cameroun de Zamakwé dont il sera question dans le roman semble ainsi un pays dirigé par un chef dEtat en vacances. Dans lun des rares moments consacrés au personnage, le narrateur qui le nomme tantôt le président fainéant tantôt le président dictateur dit justement de lui que son rêve secret est de se reposer tout le temps (Soleil, 127). Bien plus, à limage de Koyaga, le Président nest jamais sujet du discours dans lunivers en déliquescence sur lequel il est supposé régner. En conséquence, tout comme son alter ego, le protagoniste vit une sorte de mort symbolique (Ne dit-on pas que partir cest mourir un peu ?). Non seulement il ne semble ainsi détenir aucun des paramètres qui définissent traditionnellement le pouvoir, mais surtout, il est à peine présent dans lhistoire du pays quil croit à ses pieds. Le lecteur sait tout simplement que le président est un dictateur, un homme sans classe ni envergure (Soleil, 105) qui trône à la tête dun Etat exsangue dont il a livré les fabuleuses richesses à la mafia des multinationales, moyennant prébendes. Son manque denvergure intellectuelle en fait un parfait guignol qui se croit responsable dun pays dont les moindres rouages lui échappent absolument, à commencer par la gestion de son propre parti dont il est pourtant officiellement le président. En fait, même pendant la campagne électorale, moments privilégiés où même les plus médiocres sessayent à la rhétorique, "le dictateur-président est privé de parole. Sékou ou Bwakamabé na Sakkadé nont dailleurs jamais eu besoin de ces occasions pour parler pendant des heures et sans interruption à leur peuple. [4] Cest dire combien puissante est la symbolique de la parole dans la conquête et la conservation de tout pouvoir. En politique plus quailleurs, la fonction de la parole est, comme dirait Roland Barthes, non seulement de communiquer ou dexprimer, mais dimposer un au-delà du langage. (Barthes, 7) Ce mutisme imposé ressemble à un retour de bâton en ce sens que, lune des armes du Président comme des autres dictateurs que charrie la littérature africaine depuis les années 70, est justement la suppression du droit à la parole. A cet effet dailleurs, un personnage de Jean-Marie Pinto Komlanvi ironise justement: "On a toujours le droit de dire ce que lon veut en Afrique, à condition de ne pas se faire entendre. [5] Il nest sans doute pas exagéré de penser que les séjours répétés à létranger du personnage constituent une sorte de quête du dictateur pour une solution à cette véritable impotence dont il souffre. En tout cas, le narrateur sexplique mal que dans un pays constamment en proie aux convulsions sociales, ethniques et politiques, sous-développé de surcroît, le chef de lEtat soctroie six grandes semaines de villégiatures à létranger. (Soleil, 11) Koyaga connaît une situation similaire à celle du héros de Mongo Beti et essaie lui aussi dy remédier, à sa manière. En effet, du statut de lacteur de sa vie et de celle de ses compatriotes, lHomme au totem de Caïman est réduit, pendant toute lhistoire, au rôle des plus passifs de témoin, de spectateur et surtout dauditeur muet du récit de sa propre vie. Pire, le discours est proféré par un ensemble de narrateurs dont un fou qui se permet tout et de tout dire au chef rendu impuissant. Ce renversement de situation, sans doute plus que chez Mongo Beti, apparaît comme le sommet de lhumiliation pour un personnage qui a pensé et pense toujours dailleurs, avoir le droit de vie et de mort sur ses semblables. On se souvient pourtant combien le personnage de Djigui domine Monnè, outrages et défis, autant par sa présence dans le discours que par sa personnalité dans lhistoire et sa longévité au pouvoir (120 ans). Sa cure cathartique, le protagoniste de Kourouma la recherche dans une drogue traditionnelle : la geste propitiatoire du griot des chasseurs qua prescrite un marabout, suite au songe dune femme. Certes, au premier abord, le voyage initiatique du nouveau chef de lEtat du Pays du Golfe a pour finalité de lui permettre de senquérir de la périlleuse science de la dictature auprès des maîtres de lautocratie. (Vote, 171) Mais il nempêche que pendant les six veillées qui constituent la diégèse, le héros vit une situation dont les conséquences sont dévastatrices pour lefficacité de son pouvoir. En fait, pour un leader, sans doute plus que tout autre homme politique, le contrôle de la gestion de la parole est une donnée fondamentale, voire essentielle: Le discours, en apparence, a beau être peu de chose, précise à cet effet Michel Foucault, les interdits qui le frappent révèlent très vite son rapport avec le désir et le pouvoir." [6] En tout état de cause, les héros de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma semblent soumis métaphoriquement par les narrateurs respectifs aux rites du châtiments réservé aux vaincus des pratiques magiques du donsomana : émasculés, les testicules enfoncés dans la bouche. Ces gestes magiques et répétitifs sont repris plusieurs fois et de manière rituelle dans le roman dAhmadou Kourouma. Le lecteur attentif sait justement combien sont liés le phallus et le pouvoir dans la fiction africaine. [7] Le fait que les récits respectifs de Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages sarrêtent alors quaucune histoire ne connaît encore son terme, semble suggèrer que lhumiliation suprême nest ainsi pas prête de sarrêter et pourrait même devenir permanente et perpétuelle pour les protagonistes. Tant que Koyaga naura pas récupéré le Coran et la météorite, rappelle le sora, commencera ou recommencera le donsomana purificatoire. (Vote, 358) Dans tous les cas, lon remarque assez vite que, aussi bien chez "lIndomptable" que chez "le Guerrier griot," le narrateur qui nhésite pas à se démultiplier à la moindre occasion et à accorder ainsi linstance de narration (et donc de parole) à des personnages souvent secondaires, aura magistralement refusé cette faculté aux responsables politiques de premier plan de la République francophone dAfrique et du Pays du Golfe. [8] Il ny a dès lors plus de doute que lexclusion et la marginalisation dont sont frappés leurs héros au paratextuel, participent dune stratégie délibérée et consciente des deux écrivains. Dailleurs, remarque avec pertinence Henri Godard, Pour lécrivain, ladoption [dun] discours, la place quil accorde aux autres et la lumière dans laquelle il les situe, sont autant de moyens de prendre parti. A leur niveau et dans leur ordre, ces options linguistiques ont une dimension idéologique. [9] En attendant, aussi bien du point de vue de la situation énonciative que de celui même de la réalité diégétique, le lecteur note aisément, ici et là-bas, que ces personnages qui exercent une sorte de non-pouvoir ou plutôt de vacance de pouvoir, sont, en réalité des pantins que lon ne peut même pas objectivement comparer aux Grand Timonier," Père de la nation," Guide éclairé et autres titres de rois dopérette popularisés par la littérature africaine des années 70 à 90, bien que Koyaga se pose en héritier de Baba Toura ou de Messi Koï. [10] En fait, chez Henri Lopés, chez Williams Sassine, chez Sony Labou Tansi ou même dans les autres textes de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma, les dictateurs jouissent de lefficacité du pouvoir. Il aurait ainsi suffi dun seul geste de la part du président du parti unique pour que le sort tragique de Fama fût différent dans Les Soleils des indépendances. Cest une simple décision presidentielle qui fait emprisonner le dernier et légitime descendant des princes Doumbouya du Horodougou," sans raison valable. Une autre le libère, des années plus tard, dans les mêmes conditions, en le gratifiant de billets de banque. On se souvient aussi que Baba Toura fait et défait la carrière dEssola Wandelin, personnage de Perpétue et lhabitude du malheur. Or dans En attendant le vote des bêtes sauvages tout comme dans Trop de soleil tue lamour, la démocratie ou ce qui en tient lieu a perverti les paramètres qui permettent traditionnellement de définir le pouvoir, tandis que les chefs sont dépouillés des attributs réels et symboliques du pouvoir effectif par lhistoire ou par le sort. Du coup, ils exercent un pouvoir illusoire: et parfois, ils ne sont même pas conscients de la vacuité de ce prétendu pouvoir. La donne diégétique des romans de Mongo Beti et dAmadou Kourouma sinscrit dans la même veine que les dispositifs paratextuels et énonciatifs évoqués plus haut. Contrairement à nombre décrits africains, la réalité effective du pouvoir est détenue aussi bien dans Trop de soleil tue lamour que dans En attendant le vote des bêtes sauvages, par des groupuscules plutôt indépendants les uns des autres, mais unis à loccasion pour le malheur du pays. Navez-vous pas remarqué? Chez nous, le chef de lEtat fait dans lévasion des capitaux, ministres et hauts fonctionnaires dans limport-export et autres business pas toujours honnêtes, curés et évêques dans le maraboutisme, assureurs et banquiers dans lextorsion de fonds comme les gangsters, les écolières dans la prostitution, leurs mamans dans le maquereautage, les toubibs dans le charlatanisme, les garagistes dans les voitures volées (Soleil, 235) Latomisation régressive du pouvoir et des centres de décision quil convient de ne point confondre avec ce qui se passe dans Perpétue ou lhabitude du malheur ou dans Monnè, outrages et défis, est loin detre participer de la division consciente du travail comme cela se doit dans toute société organisée. Elle pourrait même être perçue comme une conception toute spéciale du pouvoir. Mais à la vérité, Koyaga ou son alter ego, et à la difference personnage comme Fahati de Le Récit du cirque de la vallée des Morts (Buchet-Chastel, 1975) dAlioum Fantouré, sont tout simplement incapables de maîtriser lorganisation de leur cour." En fait, les partis au pouvoir, aussi bien dans leur fonctionnement que dans leurs méthodes, connaissent des innovations pertinentes par rapport à ceux en présence dans la plupart des romans africains. On vient de voir que le chef du parti tout-puissant est bel et bien mort ici. De plus, dans les deux romans, aucun président de parti ne connaît une présence comparable à celle des dictateurs de Sony Labou Tansi, de Williams Sassine, dHenri Lopes, dAlioum Fantouré ou même celle dun personnage comme Djigui de Monnè, outrages et défis. Si Koyaga, par exemple, est présent en permanence dans lhistoire, cest comme auditeur et non comme narrateur et donc acteur. Mieux, il est déchargé des attributs du pouvoir en même temps quil est totalement coupé des militants du parti, dune part et de ses sujets du Pays du Golfe, dautre part. Ses liens avec le parti et surtout avec le peuple, sils sont rétablis, seront sujets à la médiation du griot qui organise le donsomana. Bref, contrairement à celle de ses prédécesseurs," la survie de lHomme au totem de Caïman en tant quhomme de pouvoir est ainsi soumise au bon vouloir dun acteur qui nest même pas un militant déclaré de sa formation politique. Quant à lui, on vient de le dire, le président-dictateur de Mongo Beti est tout simplement introuvable. Le récit en parle à loccasion. Mais, il est aussi loin de lhistoire que du pays quil est censé diriger. Il ne participe aucunement à la vie de son parti que le narrateur se garde ici comme chez Ahmadou Kourouma de nommer. Par conséquent, il ne sait et ne peut jamais prendre la bonne décision au bon moment. Aussi embarrasse-t-il souvent les comparses qui dirigent par procuration la structure. Il en est ainsi de la date des élections quil renvoie sine die, sans doute de létranger et surtout, sans consulter ni même avertir ses partisans qui, non seulement voient leurs stratégies tomber, mais aussi, sont obligés de trouver des justificatifs alambiqués pour sexpliquer aux partenaires de lAssistance Technique Française de campagne. En un mot, Mongo Beti et Ahmadou Kourouma substituent à lirresponsabilité généralement reconnue aux dictateurs dans la fiction africaine une forme encore plus pernicieuse de manquement : la déresponsabilisation. Bien quacéphales de fait, les partis politiques continuent, tant bien que mal, de fonctionner, même par procuration. Aussi bien chez Mongo Beti que chez Ahmadou Kourouma, ils gardent même des réflexes du parti unique : achat des consciences, répression ciblée, corruption, etc. On se rappelle à cet effet comment, suite au véritable lavage de cerveau quils subirent du fait de...des compatriotes de Koyaga du fait de leur divergence idéologique avec le chef, ceux-ci durent opérer... un virage à 180," ainsi que le rappelle ironiquement Bingo, le narrateur principal dAhmadou Kourouma. Solennellement, ils entrent dans le bois sacré du parti unique, deviennent des initiés, les enfants, les adeptes du parti : eux, leurs parents, leurs progénitures, leurs parents, leurs amis, leurs connaissances, tous avec leurs chiens et leurs poulets. (Vote, 274) Cette méthode qui, de lavis du narrateur de Mongo Beti, est une marque déposée du président gabonais Omar Bongo (Soleil, 201), marche aussi assez bien avec les compatriotes dEddie. Ebénézer, le philosophe et idéologue attitré de lex-parti unique en démontre lextrême efficacité à Georges Lamotte, son Assistant Technique Français : Devine comment nous avons recruté [les opposants] au Comité exécutif national. Doffice, je veux dire sans les consulter [ ] Tu veux voir ce quest vraiment lêtre humain, mon cher Georges ? Accule-le à la famine ; sortant aussitôt du bois, le loup se fait agneau, et le voilà couché à tes pieds. Quant on a la chance de tenir cette chose à la saveur divine quest le pouvoir, cette faculté miraculeuse de dompter les foules et les individus, de les plier à ses fantaisies, le laisser séchapper, ça serait de la folie, quitte à utiliser toutes les ficelles, de la ruse à la guerre civile, et pourquoi pas le génocide. (Soleil, 210) Cependant, il convient déjà de noter que, contrairement au Pleurer-rire ou au Zéhéros nest pas nimporte qui ou même à Affamez-les, ils vous adoreront ou à Indésirables, la violence brute a cédé le pas ici à une forme plus pernicieuse encore, la violence symbolique au sens où la définit Pierre Bourdieu : La violence symbolique est, précise Pierre Bourdieu, pour parler aussi simplement que possible, cette forme de violence qui sexerce sur un agent avec sa complicité.[ ] Jappelle méconnaissance le fait de reconnaître une violence qui sexerce précisément dans la mesure où on la méconnaît comme violence ; cest le fait daccepter cet ensemble de présupposés fondamentaux, pré réflexifs, que les agents sociaux engagent par le simple fait de prendre le monde comme allant de soi, cest-à-dire comme il est, et de le trouver naturel parce quils lui appliquent les structures cognitives qui sont issues des structures mêmes de ce monde. [ ]. Cest pourquoi, lanalyse de lacceptation doxique du monde en raison de laccord immédiat des structures objectives et des structures cognitives est le véritable fondement dune théorie réaliste de la domination et de la politique" (Bonnevwitz, 82-83). Ainsi, Plus de trente-cinq ans de dictatures en tout genre," remarque le narrateur de Mongo Beti, ont forcément perverti les murs et les mentalités. (Soleil, 44) De plus, pour cause de FMI et de la chute du mur de Berlin, lOccident semble plus regardant sur la forme de la démocratie. Lavènement et le déploiement de lopposition politique non-violente à lintérieur même du pays constituent en fait lune des particularités communes des deux textes. Chez Ahmadou Kourouma, le parti unique, sous la pression de la rue, légalise au pied levé lopposition et publie dautres textes en faveur des libertés. A la Baule, commente le narrateur dAhmadou Kourouma, au cours du sommet des chefs dEtat, le président Mitterrand a recommandé aux chefs des Etats africains de changer de politique, de cesser dêtre des dictateurs pour devenir des démocrates angéliques. La France a utilisé cette déclaration comme prétexte et comme date pour arrêter de régler les émoluments des fonctionnaires des dictatures francophones dont les trésors publics sont en cessation de paiement. La France exige du dictateur quil signe au préalable un PAS avec le FMI. (Vote, 323) Bien plus, chez Mongo Beti, lhistoire commence alors que lopposition a déjà officiellement voix au chapitre. Elle est même, contrairement aux textes davant 90, une source de réelle inquiétude pour lex-parti unique qui nest plus du tout sûr de gagner toutes les élections. Le gouvernement a peur pour les élections qui viennent ; il veut sassurer de la fidélité de ses partisans supposés. Cest notre boulot. (Soleil, 130), assure lexpert dépêché par Paris. Couplée avec la presse indépendante et plus généralement avec la société civile émergente, lopposition semble faire plus que de la figuration sur léchiquier politique local, comme le reconnaît en outre un cacique de lex-parti unique: Les perspectives ne sont plus certaines depuis la fin de la guerre froide. (Soleil, 193) Dès lors, mettant en pratique les conseils du philosophe et de lAssistant Technique Français," le pouvoir en place ne lésine sur aucun moyen pour assurer la victoire, à tout prix." Le gouvernement appliquait une tactique quon peut appeler de lédredon : il ne répondait à aucune accusation, dédaignait les interpellations, faisait la sourde oreille aux propositions de dialogues, sen tenait aux rigueurs de la répression dès que les opposants faisaient mine de descendre dans la rue, tirant à loccasion sans état dâme sur la foule, ce qui avait le don de refroidir les enthousiasmes dans les rangs des contestataires. Le gouvernement ne sembarrassait pas des finasseries dans les républiques africaines francophones. (Soleil, 180-181) Lune des plus grandes et sans doute des plus pertinentes innovations communes à En attendant le vote des bêtes sauvages et à Trop de soleil tue lamour est "la définition de la nouvelle opposition politique interne. Contrairement à Indésirables par exemple, celle-ci ne soppose jamais vraiment au parti au pouvoir quelle a vocation de combattre ; pas à combattre. Lon a remarqué que lavènement de la démocratie dans la République du Golfe saccompagne de lémergence dune société civile longtemps maintenue dans les fers par le parti unique. De plus, les déscolarisés et les autres laissés-pour-compte de la société sorganisent pour prendre désormais une part active à la gestion de la cité à travers une Conférence Nationale Souveraine." Or, de par son organisation même et son mode de fonctionnement, ce forum emprunte paradoxalement lessentiel de ses méthodes au parti unique décrié. [Les délégués] navaient dabord pensé quà eux, à leur confort. Ils étaient français, avaient le niveau de vie des développés. Ils se fixèrent, en tant que membres de lassemblée provisoire, des indemnités dEuropéens : soixante mille francs par jour. Dans un pays où le SMIG mensuel est plafonné à trente mille francs et la solde du soldat à vingt mille ! Cétait scandaleux. Les moult prolongations de la Conférence nationale souveraine apparurent pour tous les citoyens comme de la combine, de la magouille pour continuer à se mouiller la barbe. (Vote, 344) Cette trahison des élites, consécutive à celle des années 60 la Conférence Nationale Souveraine avait pour ambition originelle de corriger à défaut de réparer, désoriente à jamais un peuple qui, une fois de plus, avait rêvé des lendemains qui chantent. Ce dernier pressent dès lors que, aujourdhui comme hier, il naura que ses yeux pour pleurer. Floué et déboussolé, le petit peuple de la République du Golfe se tourne ainsi à nouveau vers Koyaga pourtant reconnu de tous comme lauteur de tous ses malheurs, non pour lui demander des comptes, mais pour le louer, plus que par le passé! Des centaines de déscolarisés affamés sétaient rués vers les trottoirs des rues conduisant à la résidence privée du dictateur. A ces centaines sétaient joints tous les chômeurs que les grèves et le désordre social avaient chassés de leur emploi. Une foule compacte qui faisait de chacune de vos sorties ou retours une manifestation de sympathie, une vraie fête. Les gens guettaient votre arrivée. Ils applaudissaient bruyamment et vous accueillaient avec des slogans dès que votre cortège passait. (Vote, 345) Lancien combattant devenu président-dictateur retrouve ainsi, avec la complicité de ses compatriotes désignés pour le contrer, le lustre et la superbe dont il avait toujours rêvé depuis les campagnes dIndochine et dAlgérie. On comprend dès lors pourquoi Madeleine Borgomano dit de En attendant le vote des bêtes sauvages quil est un roman plutôt désespérant. [11] Un désespoir similaire habite le petit peuple de Trop de soleil tue lamour. Contre le pouvoir du président fainéant sactivent des intellectuels et une opposition partisane. Mais à lanalyse, les uns et les autres, comme dans En attendant le vote des bêtes sauvages, sont des individus peu recommandables, traîtres de fraîche date ou en latence. La dernière composante de lopposition comprend ainsi essentiellement deux groupes. Ici évoluent des impatients de tous bords qui, dans lattente quils jugent trop longue dans la "dèche," sengagent dans la voie de la contestation pour se faire vite remarquer et ainsi, se faire inviter plus tôt à la table. De lautre côté, aussi nuls que leurs adversaires du pouvoir quils sont supposés combattre, dautres sont juste un peu plus malins pour se sauver assez tôt du bateau du parti unique qui prend de leau, se construire une virginité factice, et se faire une bonne conscience à peu de frais. Les journalistes de Demain la Démocratie ! sont sans pitié: Cest trop facile ; on sert la dictature à pieds baissés pendant des années, on prend soin durant ce temps de se remplir les poches en puisant dans les caisses de lEtat. Quand on a amassé un pactole, on se proclame grand manitou opposant. (Soleil, 77) Le narrateur qui se désigne systématiquement par nous semble, sous certaines conditions, pouvoir reconnaître quelque excuse à lopposition partisane qui, ici comme ailleurs, a vocation daccéder (pas à accéder) au pouvoir, même si les moyens ici sont des plus contestables. Mais la trahison la plus impardonnable, daprès le narrateur anonyme qui concède pourtant que Là où le peuple a été trop longtemps tenu à lécart des lumières du droit, le vice devient la norme, le tortueux la règle, larbitraire la vertu (Soleil, 78), est celle des intellectuels. Alors quailleurs elle anime les débats didées et maintient les esprits en éveil, dans le roman de Mongo Beti, cette classe est essentiellement constituée dopportunistes en mal daccumulation de biens matériels et dhonneurs. Nombre de ses cadres ne reculent ainsi devant rien pour arriver à leurs fins et se faire une place au soleil ou plutôt à table. Avocat marron vivant dexpédients et grand amateur de femmes et de vins, Eddie réussit ainsi à trouver même du bon dans la dictature. A voir de près, affirme-t-il sans sourciller, la dictature, cest pas pire, à condition de savoir sen servir. (Soleil, 46) Le portrait que lhabile philosophe peint de ces lamentables lumières en fait effectivement de pitoyables tarés: Le président avait souhaité rallier à tout prix cette engeance stérile, pour la mouiller et la neutraliser. Il était convaincu que ça ne serait pas de la tarte, que lexercice relevait de la haute voltige, tant les gens surestiment le sens de dignité de nos prétendus intellectuels. Cest faire beaucoup dhonneur à ces farceurs. Le tour vient dêtre joué sans coup férir, tu as vu Georges ? Ils ont un peu crié, comme ça, pour la forme ; la provocation, cest leur cinéma préféré. Mais ils se sont rués, comme tout un chacun, sur le buffet. Est-ce quil ta semblé quils étaient dégoûtés par mes délicieux sandwiches ? Que non, bien au contraire. Cest toujours un tort de se laisser impressionner par ces gens-là, sous prétexte quils savent manier la plume ou déployer une fastueuse rhétorique. Ce sont des imposteurs, des clowns. (Soleil, 209) Le régime qui, sous les conseils de son très machiavélique philosophe, ne doit reculer ni devant la guerre civile, ni devant le génocide pour rester au pouvoir, trouve ainsi un terreau idéal pour ses manuvres de débauchage, dachats de conscience ou de corruption. Au bout du compte et au contraire de Mor Zamba ou Ouragan Viet de Remember Ruben, ou de Fama de Les Soleils des indépendances, ou même de Camara Filamodou Massakoye du Le Zéhéros nest pas nimporte qui, de Raogo et Wend-Kumi de Indésirables, dIssa Koné de Les Mémoires dEmilienne, les opposants déclarés et les intellectuels de Trop de soleil tue lamour et de En attendant le vote des bêtes sauvages contribuent ainsi paradoxalement, mais avec une égale efficacité, à faire de la démocratie nouvelle une farce macabre dont le peuple est le triste et innocent dindon. Les jugements des citoyens sur la dictature du parti unique et sur la démocratie ambiante ne semblent ainsi pas bien différents de ceux des populations de Soba (Monnè, outrages et défis) sur lancien et sur le nouveau régime : Nous vîmes et comprîmes que le régime militaire et le régime civil étaient lanus et la gueule de lhyène mangeuse de charogne : ils se ressemblaient, exhalant tous les deux la même puanteur nauséabonde. (Monnè, 60) Aux génies du mal généralement constatés dans les autres textes africains jusquà une date assez récente, on pourrait dire que Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages substituent des génies de la bêtise et de lignorance. Les derniers oripeaux du pouvoir que Mongo Beti et Ahmadou Kourouma revisitent sont la police et la coopération française. Le rôle de la police et de lAssistance Technique Française sont ici plus quoriginaux. Bien quaussi omniprésente ici que dans Perpétue ou même Les Mémoires dEmilienne, la police parallèle ou officielle est loin de remplir les mêmes fonctions quailleurs dans le roman africain. Dans un contexte comme celui des romans de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma, ses missions auraient par exemple consisté, comme celles de Inquisiteur Mille de Le Récit du cirque de la vallée des Morts, à sauver ou à tout le moins rétablir, à tout prix lautorité ignorée ou bafouée des chefs rendus impotents. Mais, à limage des autres cercles du pouvoir en présence et contrairement aux textes évoqués plus haut, ce bras séculier de la dictature semi-autonomes comme des factions de nimporte quel groupe terroriste. Mieux, il travaille dabord et essentiellement pour le compte exclusif de ses agents, en dépit des avantages faramineux que la République francophone dAfrique" de Mongo Beti par exemple lui accorde. Symbolisée par linspecteur Norbert et le commissaire Boundougou, ces véritables caïds (Soleil, 189) dont le plus grand "mérite" est de ne jamais faire denquêtes et de classer systématiquement toutes les affaires à elle confiées, la police du président fainéant nhésite pas à loccasion, à mettre en danger lexistence même du régime. Le bien nommé Norbert, inspecteur amateur dextras," agent de police recruté sans qualification initiale et qui doit toutes ses promotions aux stages bidons organisés par sa hiérarchie complaisante, ne sempêche par exemple pas de collaborer avec le journaliste indépendant Zamakwé contre les espèces sonnantes et trébuchantes, sans même sen référer à ses bienfaiteurs hiérarchiques. Et de fait, il sert lopposition déclarée contre laquelle il travaille officiellement pour le compte du pouvoir de cette République Bananière. Le serpent semble ainsi, pourrait-on conclure, comme dans le modèle narratif dAhmadou Kourouma, se mordre la queue ici: planter la fin de la bête dans son commencement. (Vote, 66) Des prédictions pessimistes du narrateur de Mongo Beti se révèlent finalement en deçà de la vérité ! Après la privatisation controversée des banques, de leau, de lélectricité, il restait désormais celle de la police et de larmée et même de lEtat. (Soleil, 127) A limage de cette police plus que dévoyée, LAssistance Technique constituée ici comme ailleurs de barbouzes françaises et de mercenaires de toutes origines, nest pas exclusivement au service des pouvoirs qui en rétribuent les agents. Pourtant, une tradition assez récurrente dans la fiction africaine francophone veut que lAssistant Technique Français soit une barbouze chargée dexécuter les basses besognes du régime impopulaire mis en place et porté à bout de bras par la France. On se souvient aisément des fonctions de Monsieur Gourdain auprès de Tonton Bwakamabé Na Sakkadé. Pourtant, aussi bien par sa formation initiale que ses fonctions officielles, Georges Lamotte correspond tout à fait à cette engeance qui a toujours terrorisé lopposition et les penseurs indépendants dans la fiction noire africaine, en même temps quelle a servi, au prix de mystifications et de mythifications dindividus sans envergure, à fabriquer de prétendus chefs charismatiques, Pères de la nation ubuesques et monstrueux comme Tonton Bwakamabé Na Sakkadé ou le Maréchal Nnikon Nniku. En effet, alors quil assume, comme il laffirme sans ambiguïté à une prostituée, les fonctions de journaliste dune espèce particulière auprès du régime (Soleil, 100), lAssistant Technique Français donne de Georges Lamotte un portrait qui nattirerait aucun recruteur raisonnable: Dans ma famille, je nai jamais été considéré comme un brillant sujet, ni à lécole. Dans ma vie, jai fait un peu de tout et nimporte quoi, longtemps. Pour finir, un jour, je me suis réfugié dans lenseignement : ils y accueillent toutes sortes de gens. Tel que vous me voyez, jai quinze ans dinstituteur à Wallis et Futuna, îles françaises du Pacifique, où personne ne voulait aller, bien entendu. Cest pour cela quils ont bien voulu de moi, car je navais strictement aucune qualification. [ ] Depuis, je joue les touristes. (Soleil, 158-159) Georges Lamotte est ainsi recruté, comme le précise le philosophe du régime, pour sauvegarder les intérêts mutuels des deux pays. Sa traque plutôt subtile mais redoutablement efficace des opposants, de même que sa participation active à la campagne électorale aux côtés des agents du parti présidentiel, sinscrit dans la logique de son cahier de charge." Cependant, ses actions et ses attitudes dans dautres situations sont loin de servir exclusivement les excellentes relations que notre pays a toujours entretenues avec [la France] qui est pour nous un gage unique de stabilité et, par conséquent, de développement (Soleil, 192), comme dirait Ebénézer. Ses rapports avec Nathalie, la nièce de son complice dans le vice, "une toute petite fille à qui on a volé son enfance (Soleil, 222), relèvent soit de la pédophilie, soit du détournement de mineurs. De même, sa participation à des orgies sexuelles quorganise Ebénézer avec des femmes de toutes les races ne participe aucunement du statut officiel du loyal serviteur de la coopération franco-africaine (Soleil, 212) défini par le directeur local de lANDECONINI, les services secrets français. En compagnie dEbénézer et dautres comparses, le prétendu serviteur loyal de la coopération française a ainsi constitué un cercle de vices très fermé dont les intérêts sont très loin de se confondre avec ceux de la France et de la République bananière dAfrique ou même avec ceux de ses supérieurs hiérarchiques locaux. Tout comme la police locale donc, la barbouzerie française, et contrairement à celle relevée dans de nombreux textes africains francophones, connaît chez les deux écrivains, sans doute par effet dosmose et de contamination, les mêmes tares que ladministration africaine décriée. Ce rapide regard croisé aura permis didentifier des convergences idéologiques chez Mongo Beti et Ahmadou Kourouma qui pendant plus de 30 ans décriture ne se sont, pour ainsi dire, jamais rencontrés. [12] Aussi bien par le discours que par lhistoire, Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages consacrent leffondrement de la statue de Commandeur habituellement reconnue aux potentats des récits africains en général et même dans dautres écrits de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma. Ils lui substituent celle de fainéants et de faibles." Dans lun et lautre texte, les "chefs" de partis ou dEtat ne peuvent même plus objectivement être tenus pour responsables des malheurs qui accablent les populations. Absents ou muselés mais toujours inconscients, ces derniers sont déresponsabilisés, agis plutôt quacteurs de lhistoire quils subissent. "Lindépendance du chef par rapport aux auxiliaires du pouvoir que sont la police, la coopération technique et les partis politiques (pouvoir et opposition) induit une déliquescence du pouvoir lui-même et des centres de décision qui se trouvent dès lors divisés en groupuscules indépendants dun pouvoir central inexistant. La démocratie (re)naissante en devient paradoxalement une immense farce qui permet aux dictateurs pourtant reconnus impotents dorganiser ou surtout de laisser organiser des simulacres délections qui consacrent leur séjour perpétuel au pouvoir. Dès lors, Trop de soleil tue lamour et En attendant le vote des bêtes sauvages apparaissent incontestablement comme des moments très importants et particulièrement significatifs dans les productions respectives de Mongo Beti et dAhmadou Kourouma. Les deux textes constituent des amorces très prometteuses du renouvellement de perception du pouvoir dans la fiction africaine en cette aube de troisième millénaire. On songera ainsi à des romans comme Branle-bas en blanc et noir (Julliard, 2000) de Mongo Beti, Temps de Chien (Le Serpent à plumes, 2001) de Patrice Nganang, Les Petits-fils nègres de Vercingétorix (Le Serpent à plumes, 2002) dAlain Mabanckou et au recueil de nouvelles de Kangi Alem, La gazelle sagenouille pour pleurer (Acoria, 2000). ENDNOTES [1] "40 ans décriture, 60 ans de dissidence," tel est le sous-titre du numéro spécial de Présence francophone n° 42 consacré à Mongo Beti pour son soixantième anniversaire par une dizaine duniversitaires de tous horizons, sous la direction dAmbroise Kom. [2] Mongo Beti : Trop de soleil tue lamour, Paris, Julliard, 1999. Nos citations renvoient à lédition de poche chez le même éditeur dans la collection Pocket en 2001. Nous lindiquerons par (Soleil). Ahmadou Kourouma : En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998. Nos citations renvoient à la même édition et nous lindiquerons par (Vote). [3] Le narrateur de Mongo Beti insiste sur une sorte de malédiction qui frapperait le continent. Le mot revient dans le texte comme un leitmotiv. On peut lire avec intérêt ce quen dit Bernard Mouralis : Mongo Beti: Trop de soleil tue lamour, Paris Julliard, 1999, 239 p.", Etudes littéraires africaines N° 7, juin 1999, p. 48-50. [4] Sékou de Le Zéhéros nest pas nimporte qui en est un modèle prototypique dans le roman africain dexpression française. [5] Komlanvi, Jean-Marie Pinto : Les Mémoires dEmilienne, Paris, lHarmattan, 1989, p 104. [6] Michel Foucault : LOrdre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 12. [7] Voir par exemple Le Destin glorieux du Maréchal Nnikon Nniku. Prince quon sort de Tchicaya U TamSi où le dictateur éponyme, pour sassurer le loyalisme et renforcer lardeur de sa garde prétorienne, fait greffer aux soldats des grenades à la place des testicules. [8] Titre de lavant-propos du numéro spécial de Présence Francophone consacré à Mongo Beti : Mongo Beti, 40 ans décriture 60 ans de dissidence, Présence Francophone n° 42, Sherbrooke, 1993, Université de Sherbrooke. Madeleine Borgamano: Ahmadou Kourouma. Le guerrier griot, Paris, lHarmattan, 1998. [9] Godard, Henri, Poétique de Céline, Paris, Gallimard, 1985, p. 106. [10] Il se veut certes le Père de la nation," mais il ne tient déjà plus grandchose des personnages évoqués plus haut, comme on vient de le voir. [11] Borgamano, Madeleine, Ahmadou Kourouma. Le guerrier griot, Paris, lHarmattan, 1998, p. 62. [12] Dans une interview que le premier accorde à un journal parisien au début des années 90, il dit tout le mal quil pense de son collègue. Au journaliste qui lui demande de réagir face à quelques noms dhommes de culture et intellectuels africains, il répond à propos dAhmadou Kourouma: "Je naime pas du tout. Je ne sais pas sil est grand écrivain, mais je sais quil est illettré." Mongo Beti règle ses comptes," Jeune Afrique Economie n° 136, octobre1990, p. 106. REFERENCES Bardolph, Jacqueline (Sous la Direction de) : Littérature et maladie en Afrique. Image et fonction de la maladie dans la production littéraire (Actes du colloque APELA, Nice, Septembre 1991), Paris, lHarmattan, 1994. Barthes, Roland, Le Degré zéro de lécriture, Paris, Seuil, 1972. Biyidi-Awala, Odile, Récit des obsèques Mongo Beti," ALA Bulletin, Vol.27, Summer 2001, Number 3, p. 11-27. Bonnevitz ,Patrick, Première leçon sur la sociologie de Pierre Bourdieu, Paris, PUF, 1997. Borgamano, Madeleine, Ahmadou Kourouma. Le guerrier griot, Paris, lHarmattan, 1998. Foucault, Michel, LOrdre du discours, Paris, Gallimard, 1971. Godard, Henri, Poétique de Céline, Paris, Gallimard, 1985. Kom, Ambroise, Mongo Beti returns to Cameroon: A journey into Darkness," Research in African Literature, Winter 1991, vol.22, n° 4. ____________, Présence Francophone consacré à Mongo Beti : Mongo Beti, 40 ans décriture 60 ans de dissidence, Présence Francophone n° 42, Sherbrooke, 1993, Université de Sherbrooke. Komlanvi, Jean-Marie Pinto, Les Mémoires dEmilienne, Paris, lHarmattan, 1989. Kourouma , Ahmadou, Monnè, outrages et défis, Paris, Seuil, 1990. _________________, En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998. Monga, Célestin, Mongo Beti règle ses comptes," Jeune Afrique Economie n° 136, octobre1990. Mongo, Bet, Main basse sur le Cameroun, Rouen Editions des Peuples Noirs, 1984 [première édition : Paris, Maspéro, 1972]. _________, Trop de soleil tue lamour, Paris, Julliard, 1999. _________, La France contre lAfrique. Retour au Cameroun, Paris, la Découverte/ Essais, 1993. Mouralis, Bernard, Mongo Beti : Trop de soleil tue lamour, Paris Julliard, 1999, 239 Pp. , Etudes littéraires africaines N° 7, juin 1999. Pierre Fandio: Titulaire d’un Doctorat en Littérature Africaine
de l’Université de Yaoundé et d’un Doctorat de Littérature
Comparée de l’Université de Grenoble, Pierre FANDIO enseigne
les Littératures Francophones hors d’Europe et la Littérature
Comparée à l’Université de Buea au Cameroun. Il a publié un
certain nombre d’articles dans des revues scientifiques d’Amérique
du Nord, d’Europe et d’Afrique, notamment, LittéRéalité,
Dalhousie French Studies, Bulletin Francophone de Finlande, Palabres,
Voices, Orées, Epasa Moto, Mots Pluriels, Présence Francophone, ALA
Bulletin, etc. Il a participé au Dictionnaire des œuvres littéraires
négro africaines d’expression française au sud du Sahara, Vol.
II, 1996. Ses recherches portent sur l’institution littéraire
en Afrique contemporaine. Présentement
en mission de recherche au Centre de Recherche sur l’Imaginaire
(CRI) de l’Université Stendhal en France, il co-édite
un ouvrage sur Mongo Beti.
Reference Style: The following is the suggested format for referencing this article: Fandio, Pierre "Trop De Soleil Tue L'amour Et En Attendant Le Vote Des Betes Sauvages: Deux Extremes, Un Bilan Des Transitions Democratiques En Afrique." African Studies Quarterly 7, no. 1:[online] URL: http://web.africa.ufl.edu/asq/v7/v7i1a1.htm
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