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LEVER
L'INSÉCURITÉ FONCIÈRE: UNE DES PREMIÈRES CLEFS DU
DÉVELOPPEMENT?
Alain
Bertrand
A Madagascar à peine 10% des terres
ont été immatriculées en un siècle. La tentative
de reconnaître positivement les droits coutumiers lancée sous
la première République n'a pas contribué à accroître
significativement l'enregistrement ou le cadastrage des terres. L'organisation
et la gestion foncière communautaire coutumière reste dominante:
- Dans nombre de zones c'est presque
le seul mode de gestion des terres
- les terres ancestrales, tanindrazana
(en principe exclues du domaine de l'Etat si la communauté
rurale a pris soin de les faire constater par le service des domaines,
mais c'est exceptionnel) sont gérées par les tangalamena
ou les chefs de ignage
- Certains espaces communautaires ou
lignagers sont gérés par des dina: ce sont généralement
des pâturages, des forêts, des lacs ou des cours d'eau (ou
des sources), voire des zones de pêche en mer
- Dans certaines zones (Manjakandriana,
Marovoay, etc.) l'immatriculation domine largement, mais la règle
communautaire persiste et interdit la vente de terres hors de la communauté:
l'immatriculation n'est pas ipso facto la propriété privée
des terres.
En un siècle, l'Etat n'a pas réussi
à éliminer les droits fonciers locaux. La pratique administrative
héritée de la colonisation a enlevé toute légalité
à la gestion coutumière des terres par les communautés
rurales et a réduit sensiblement la légitimité des structures
sociales coutumières et leurs « espaces de pouvoir »
face à la montée des stratégies individuelles et des
comportements à court terme. Malgré la domination effective
des réglementations et des institutions officielles et légales,
les logiques, les pratiques et les institutions locales ou même
coutumières continuent de prédominer et jouissent d'une certaine
légitimité sociale. On se trouve dans une situation paradoxale:
la légalité des institutions et des réglementations officielles
et légales n'est pas légitimée, tandis que la légitimité
des logiques et des pratiques locales n'est pas légalisée.
Madagascar présente une grande
variété de situations foncières locales qui ont en règle
générale une caractéristique commune: un haut niveau
d'insécurité foncière et le développement récent
et rapide de conflits fonciers parfois violents.
La tragédie de l'accès libre
Lorsque la politique de répression et d'exclusion n'a pas les moyens
de fonctionner, la domanialité combinée au manque de moyens
de l'Etat aboutit à l'absence de l'administration sur le terrain
et crée une situation d'accès libre aux terres et aux ressources.
L'accès libre, c'est la possibilité de récupérer
ce qui a été confisqué par le Fanjakana, mais l'absence
de l'Etat peut ne pas durer, d'autre part ce que je ne prends pas aujourd'hui
un autre le prendra à ma place demain: c'est la course aux ressources
et à la terre, c'est le processus de dégradation et de déforestation
accéléré. Si le manque de moyens de l'Etat est durable,
il faut remettre en cause ou transformer la domanialité et attribuer
le droit exclusif de la gestion et de l'exploitation des ressources
aux populations locales, aux communautés rurales.
L'échec d'une politique séculaire
d'immatriculation foncière
En un siècle à peine 10% de la superficie de Madagascar a
été immatriculé, la politique coloniale, reprise par
les Républiques successives, basée sur le principe du «
développement par l'instauration de la propriété privée
des terres et l'immatriculation foncière » n'a pas vraiment
fonctionné. Même en zone urbaine la majorité des terres
(70%) ne sont pas cadastrées. Peut-être parce que la domanialité
liée à la politique d'exclusion a créé une insécurité
foncière généralisée trop forte et une défiance
par rapport au Fanjakana. Sans doute aussi et surtout parce que
la notion de propriété (exclusive et absolue, ce qui en fait
une marchandise) est étrangère à la société
malgache qui considère plutôt la terre comme un patrimoine
sacré, légué par les ancêtres. Seuls, à la
suite des colons, les initiés ont en règle générale
profité des dispositions légales pour faire main basse sur
des terres. Dans certains cas cela a renforcé la méfiance
des communautés rurales à l'égard des dispositions de
la réglementation foncière.
Un cadre juridique et réglementaire
complexe, obscur et inaccessible pour les populations rurales et urbaines
La réglementation foncière reste ignorée de la majorité
de la population, à la campagne comme en ville. Le code foncier
reste méconnu, trop complexe et trop obscur pour la majorité
des malgaches. Le code foncier ne profite qu'à une minorité
d'initiés qui utilisent souvent le « légal » pour
dépouiller le « légitime ». Dans une situation de
pauvreté généralisée, les populations rurales n'ont
bien souvent (lorsqu'elles les connaissent) pas les moyens de réaliser
les formalités et les démarches foncières en vue de l'immatriculation
des terres: le bénéfice et la sécurité absolue de
la réglementation foncière sont inaccessibles à la majorité
des malgaches. Les délais (quinze ans en moyenne) pour réaliser
l'ensemble de la procédure d'immatriculation d'une terre sont dissuasifs
vis à vis de cette procédure.
La diversité des situations d'insécurité
foncière: une typologie à compléter
L'immatriculation des terres ne signifie pas la propriété
des terres quand généralement, le possesseur n'a pas le «
droit » de vendre la terre à l'extérieur de la communauté
rurale. L'immatriculation crée elle aussi l'insécurité
foncière généralisée lorsque (du fait des populations
et/ou de l'administration) les mutations ne sont pas assurées sur
plusieurs générations: la généralisation de l'indivision
crée une insécurité forte, des conflits permanents et
une situation inextricable. (Cas de Manjakandriana.) Nombre de paysans
malgaches sont juridiquement des « occupants de fait » sur
des terres domaniales plus ou moins mises en valeur, mais sans avoir
eu recours aux procédures d'immatriculation. L'insécurité
résulte du risque, réel, de l'intrusion d'initiés utilisant
les procédures légales pour dépouiller les occupants
coutumiers. C'est vraiment l'opposition entre le « légal externe
» et le « légitime interne ». Sur les anciens domaines
coloniaux dont certains initiés ont pu récupérer les
titres fonciers « légaux » les terres sont occupées,
parfois depuis plusieurs générations, par d'anciens ouvriers
agricoles « sans titres » qui sont restés lorsque ces
domaines ont été abandonnés (les procédures de réintégration
au domaine privé de l'Etat n'ayant jamais été réalisées).
Il en résulte aujourd'hui des conflits parfois violents et des
situations d'imbroglio juridique. La réglementation sur le fermage
et le métayage est inapplicable et inappliquée. Les «
propriétaires » ont peur d'une mainmise des tenanciers et
interdisent toute pratique culturale pérenne, ils organisent la
rotation régulière des tenanciers. Ceux-ci sont maintenus
dans une insécurité permanente. Des paysans « vendent
» à des immigrants des terres qui sont en fait des pâturages
communautaires « kijana » à l'insu des tangalamena
chargés de la gestion de ces kijana: il en résulte
une insécurisation d'ensemble des pratiques pastorales et des terres
coutumières régies par des dina.
La diversité des situations locales malgaches se retrouve dans
le domaine foncier. Si les principales situations foncières sont
identifiées, la diversité des situations foncières locales
et des modes de gestion coutumières des ressources reste à
apprécier et la typologie de ces situations reste à établir.
L'importance des situations «
d'entre deux » la recherche spontanée d'une sécurisation
foncière relative
Les paysans qui veulent sécuriser une prise de possession
foncière sur le domaine privé de l'Etat se contentent souvent
de déposer une demande d'immatriculation foncière au service
local des domaines. Dès réception du récépissé
de dépôt de la demande ils considèrent avoir avec ce
taratasa un titre apportant une sécurité suffisante
et ils arrêtent d'assurer les frais de la suite de la procédure.
C'est un exemple de mode de sécurisation relative spontanée.
La « Revue des fermages et des métayages » a montré
la variété et la variabilité (adaptabilité à
des situations exceptionnelles: cyclones par exemple, etc.) des solutions
contractuelles plus ou moins intermédiaires entre fermage et métayage.
Ces solutions intermédiaires ont pour objectif essentiel de mieux
sécuriser à la fois le « propriétaire » et
le « tenancier ».
D'autres situations « d'entre-deux
» voient les acteurs jouer simultanément et dans chaque cas
de façon partielle ou limitée sur les deux registres du «
légal » et du « légitime » pour s'assurer sur
les deux registres une sécurisation relative à un coût
accessible. Par exemple:
- Un immigrant obtient l'accord officieux
des autorités coutumières pour un défrichement forestier
illicite; il se fait volontairement verbaliser par le service forestier
avant de « revendre » le terrain défriché, donc
agricole et mis en valeur à un autochtone qui pourra le faire
immatriculer.
- En ville, une famille voulant occuper
un terrain domanial légalement inaccessible en l'absence d'opération
de lotissement (non mises en oeuvre depuis 20 ans) dépose une
demande à la commune (Fivondronana). Cette demande enregistrée
était envoyée pour instruction au service topographique
qui ne pouvant titrer la demande hors d'une procédure de lotissement
l'enregistre « au crayon » sur la « minute ».
L'occupant « de fait » à néanmoins un « taratasy
».
Une situation foncière qui contrarie
les processus d'industrialisation comme d'intensification agricole et
la mise en valeur des terres et des ressources
Les paysans occupants de fait des terres domaniales ou tenanciers (fermiers
ou métayers) de propriétaires fonciers absentéistes sont
conscients de leur insécurité foncière: donc ils n'investissent
pas dans la fertilité des sols et l'intensification de leurs techniques
agraires. Les « propriétaires », titulaires de titres
fonciers, ont peur d'une dépossession de fait de la part de leurs
fermiers ou de leurs métayers: interdiction de planter des arbres
ou de pratiquer des cultures pérennes; rotation systématique
des fermiers et métayers. Les investisseurs en particulier les
industriels étrangers, sont rebutés par la complexité
et la lenteur des procédures. La situation des jachères forestières
n'est pas clarifiée par le code foncier actuel et par la législation
forestière: il n'y a pas de mise en valeur donc pas d'immatriculation
possible, ce sont des forêts dégradées à réintégrer
dans le domaine forestier: cela incite les paysans à surexploiter
la fertilité des terres et à épuiser les sols. L'accès
libre de fait aux terres et aux ressources se combine avec une faible
densité de population: il en résulte de fortes disponibilités
foncières qui rendent attractive la course à la terre. Même
dans les zones ou la capacité d'épargne et d'investissement
des exploitations est moins contraignante, l'abondance du facteur terre
conduit à l'extensification: augmenter les surfaces cultivées
valorise mieux la productivité faible du travail et garantit l'avenir
par l'occupation foncière.
Pourtant, l'aménagement de zones
nouvelles contribue souvent de façon décisive à l'intensification:
ces zones aménagées fonctionnent comme des pôles d'attraction
pour les migrants et la densité plus forte est généralement
le principal facteur d'intensification.
En zone urbaine le blocage foncier
est d'abord la conséquence d'une absence durable de politique d'urbanisme
Les actions foncières prioritaires en milieu urbain sont apparemment
les suivantes:
- préparer des plans d'urbanisme
en tenant autant que possible compte des occupations de fait déjà
en place
- établir un plan d'occupation
des sols constatant toutes les occupations légales ou illégales
compatibles le plan d'urbanisme, une fois celui-ci adopté.
L'enjeu du foncier urbain est décisif
pour la décentralisation dans les villes
De la maîtrise durable des dynamiques du foncier urbain dépendra
le développement des villes et la mise en place d'administrations
communales qui pourront effectivement ou non assurer la gestion des
espaces urbains et conduire une extension humaine et spatiale des agglomérations
qui soit viable et urbanistiquement cohérente. Par ailleurs le
foncier sera en zone urbaine au moins la clef du développement
des communes par l'importance justifiée du rôle de la fiscalité
foncière dans les finances des communes urbaines. Comme en zone
rurale l'apurement de la situation foncière constitue en zone urbaine
un préalable à toute action de développement urbain durable.
La montée des conflits fonciers
indique l'importance des enjeux et l'urgence de solutions
Les tribunaux signalent depuis peu une montée rapide du nombre
des affaires concernant des conflits fonciers. Cette montée des
conflits fonciers apparaît aussi clairement dans la presse et dès
que l'on parcourt les régions. Cela indique l'importance des enjeux
et l'urgence de mettre en oeuvre des solutions seules à même
de permettre un réel développement économique. Les actions
en cours ou prévues ne devraient-elles pas être accélérées
et/ou élargies? N'est-il pas possible d'engager très vite
le processus d'apurement foncier?
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